Un paradis perdu ?
Depuis plus de douze ans, la fondation El Legado Andalusi (l’héritage andalou), située dans l’un des derniers caravansérails de Grenade, divulgue avec ténacité auprès du grand public le travail des universitaires et chercheurs, pour jeter des ponts entre l’Espagne et le Maghreb. « Nous avons une histoire commune, nous partageons un paysage, un patrimoine architectural, une littérature, une poésie et un esprit du lieu, que nous voulons mettre en valeur sans les mystifier », affirme Jeronimo Paez, directeur d’El Legado Andalusi, une subventionnée par la région d’Andalousie. « Après des siècles d’héritage refusé, puis réduit à un simple « exotisme », certains voient maintenant dans Al-Andalus un paradis perdu. Si nous voulons faire de la culture un élément d’union entre les deux rives de la Méditerranée, nous devons nous connaître. » L’une de ses grandes fiertés ? La « route du califat », un itinéraire touristique balisé à l’intention de ceux qui visitent l’Andalousie et s’intéressent à son passé hispano- mauresque. « Cela n’a l’air de rien, mais marquer le territoire de cette façon était impensable il ya seulement trente ans ! » Car le passé est toujours en cours de digestion. Auteur du récent ouvrage Historia general de Al-Andalus (Cordou 2006), le spécialiste en philologie arabe Emilio Gonzalez Ferrin réactive une thèse polémique : et si Al-Andalus n’était qu’une simple part du sédiment européen ? « La langue arabe entre peu à peu dans la Péninsule à partir du VIIIe siècle, non pas par les armes, mais à travers des changements culturels, avance –t-il, parce que les royaumes chrétiens locaux sont en perte de vitesse et que l’arabe est un véhicule socialement fort et puissant économiquement. Comme l’est l’anglais aujourd’hui. Ensuite, la centrifugeuse culturelle va fonctionner et l’Islam s’imposer dans la foulée. » Selon Ferrin, ce ne sont ni la Reconquista ni l’expulsion qui en marquent la fin. C’est le changement des centres de gravité de l’Europe. D’autres grands projets européens surgissent, avec la découverte de l’Amérique. « Ce qui reste d’Al- Andalus, avance-t-il, un brin provocateur, c’est l’Europe ! Elle en est tout aussi héritière que tout le monde arabo- musulman. »
Sensibilités à fleur de peau
Malgré les proclamations de principe, les sensibilités sont à fleur de peau. Quand la petite communauté musulmane de Grenade décide de construire une mosquée sur les hauteurs d’Albaicin, face à l’Alhambra, on s’inquiète sans trop oser le dire. Nostalgie ? Revanche ? Le projet traînera des années, avant l’inauguration plutôt discrète du lieu, en 2003. Mais lorsque, l’an dernier, les musulmans de Cordoue demandent un usage partagé de la Grande Mosquée, monument symbole du califat, converti en cathédrale au XIIIe siècle, il n’en faut pas plus pour mobiliser les milieux catholiques conservateurs : alerte à la reconquista musulmane ! « L’image du Maure envahisseur a la vie dure. Certains continuent de voir l’Islam, y compris le plus modéré, comme une cinquième colonne », constate Maure Escudero, secrétaire général de la Commission islamique d’Espagne. Et il écarte toute équivoque : »Rien ne pourrait être plus odieux à Oussama Ben Laden que l’esprit de culture et de tolérance du califat de Cordoue. Nous ne demandons ni restitution ni gestion des lieux. Nous souhaitons seulement partager le lieu de prière, pour encourager l’entente entre les communautés, rien d’autre. » La permanence, somme toute, du rêve d’Al-Andalus.
In l’Express International Oct. 2007. Cécile Thibaud.
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